
"O Temps, suspend ton vol! Et vous, rêves propices
Suspendez votre cours,
Laissez nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours"
(Alphonse de Lamartine - Le Lac)
Si Lamartine était asiatique, il serait Laotien.
Si sa muse était une ville, ce serait assurément Luang Prabang.
Voici donc un pays, une ville, où le temps semble s'être arreté.
Ici bas, le temps n'a pas de prix, ni de prise d'ailleurs. On le laisse couler à flot sans retenue. On ne le compte pas, ne le marchande pas...Il est donc usuel de se laisser porter et emporter langoureusement par son flux et reflux.
En guise de parodie d'un film bien connu, le "Laos est un long Mékong tranquille"...La douceur de l'atmosphère vous enveloppe d'une quiétude impressionnante. Votre rythme s'accorde au gré du fleuve sans rapides ni cascades.
Alors, inexorablement, nous nous laissons immerger par cette délicisieuse vague de calme...Notre cadence marque le pas, pour mieux "savourer les rapides délices" dont parlait Lamartine.
Il est vrai que notre voyage est malgré tout une course contre le temps...Des km à avaler, des rencontres à bien planifier pour éviter les temps d'attente improductifs, des deadlines à respecter, un retour qui approche...
Le Laos semble être le lieu idéal pour se poser et lacher prise, le temps d'une minute, d'une journée, d'une vie...Longtemps isolé du monde extérieur, le Laos fait encore partie de ses dernières terres où il est bon de jeter l'ancre, ne serait-ce que quelques jours. Considéré comme l'un des derniers pays de "rêveurs", le Laos s'affiche comme un ilôt de paradis.
La convivialité est le maître mot. Au détour d'une piste ou d'une route, nous sommes joyeusement salués, acclamés, invités par les villageois...Une montagne d'incompréhension nous sépare....Culture, langue, système de pensée, mode de vie...Et pourtant, malgré ces barrières linguistiques ou culturelles, émerge une sorte de communication, simple, vraie, et humaine. Les rires et sourires jaillisent sur les chemins. Peuple reposant et chaleureux, les Laos semblent sortir d'un autre temps où la générosité fait partie intégrante de leur culture.
Surprenant de voir un pays où les racines du stress et du "speed" ne semblent pas avoir réellement de prise.

Le même calme règne sur les routes pratiquement désertes...Notre arrivée au Laos, via le poste frontière vietnamien de Lao Bao, se fait dans un silence fracassant. Très peu de voitures nous croisent. Seulement 5 millions d'âmes peuplent le pays. Un grand contraste avec le bouillonnant Vietnam et ses 82 millions d'habitants. Notre première étape laotienne à Savannakhet est stupéfiante de par son calme. Réellement stupéfiante...
Quant à la région de Luang Prabang, les premières voitures sont apparues seulement depuis 4 ans. Imaginez vous donc dans une grande ville francaise, un siècle en arrière, où les cariolles carillonnaient au rythme de la cadence du cheval.
Alors, dans cet environnement on ne peut plus paisible, nos insultes acerbes lancées à certains conducteurs du Vietnam n'ont plus cours et laissent place à des formules de courtoisie, voire même à quelques excès de zèle "Après vous"..."Je vous en prie" ou encore "Allez-y, je vous donne avec la plaisir la priorité".
Notre arme de survie (le klaxon) n'est plus à dégainer au coin de chaque ruelle...Notre angoise du "lift bitumé à la vietnamenne" s'envole et fait place à notre désir de se lifter naturellement au sourire des gens.
Ici, les conducteurs tournent la tête pour tourner...Un vrai délice...Conduire devient alors une partie de plaisir.
Vous l'aurez compris. Tout semble être régi par le silence et la tranquillité.
Mais pour combien de temps....?
Des projets d'urbanisme sont en cours, les tonitruants klaxons de la modernité se font déja entendre, le tourisme de "masse" s'amorce tout doucement mais surement.... La dernière décennie a été marquée par l'ouverture du pays au tourisme. Phénomène profitable au pays certes, mais le modernisme n'arrive malheureusement pas sans ses vices....Des fléaux apparaissent dès lors que la société n'est pas suffisament mature pour aborder cette vague de modernité...Le choc peut être parfois brutal.
Le spectre du quartier "backpacker" Kao San Road (quartier des voyageurs à Bangkok qu'on n'aime définitivement pas) semble planer sur la ville...Liaison directe de Bangkok...Musique occidentale débarquant à coup de décibels... 
Les premiers "rebelles fashion-victims" bodybuildés, tatoués et percés commencent à arriver...La contagion est lentement en marche...Triste sort pour la ville. Puisse Luang Prabang, Patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1995, éviter les dérives de Kao San Road.
D'où la réflexion intéressante de Francis Engelmann (Un de nos portraits dans rêves d'adultes) sur l'impact du tourisme, des touristes et de nous même. On parle de plus en plus d'éco-tourisme, de tourisme responsable...
Voyager en respectant et en s'intéressant à la culture du pays...Consommer en participant au développement local...Eviter d'importer nos repères et habitudes (sociales, culinaires, musicales...) de touristes occidentaux. Egalement, éviter que le voyage soit l'exutoire de ce que vous n'êtes pas autorisé à faire chez vous....
Bref, malgré tout cela, le Laos restera brillament impregné dans notre mémoire. Peut-être parce que c'est le premier pays du périple que l'on découvre (contrairement au Cambodge et Vietnam que nous connaissions auparavant).
Voilà, la boucle est bouclée. Nous tirons trés prochainement notre révérence à l'Asie du Sud Est, non sans une certaine amertume d'avoir manqué le Myanmar (ex-Birmanie). La caravane "Des Rêves plein le Monde" s'est malheurement ensablée aux portes du Myanmar. Les "chiens" du gouvernement birman n'ont pas suffisament aboyer pour laisser passer la caravane de rêveurs.
Peu importe, nous aurons assurément notre revanche dans quelques temps...
Les bédouins du rêve vous saluent.